"Un bon sushiya connaît ses produits sur le bout des doigts"
A
l'heure où les restaurants japonais poussent comme des champignons chez
nous, Kyoichi Kinugawa fait figure de pionnier en la matière. Installé
en France depuis plus de 20 ans, il est considéré comme le spécialiste
de la gastronomie niponne à Paris. (Février 2005)
Comment vous est venue la passion de la cuisine ?
Kyoichi Kinugawa
Un peu par hasard. J'ai commencé à travailler à l'âge de 15 ans dans un
restaurant de ma ville d'origine, Kyoto, au Japon. Le fait est que j'ai
toujours aimé manger, et bien manger même. J'ai débuté dans ce métier
sans vraiment plan de carrière.
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| Interview | |
Que faut-il avant tout pour être un bon sushiya (maître sushis) ?
Le plus important est d'être passionné par son métier. Plus la personne
aime son métier, mieux elle le pratiquera. Sinon, concrètement, un bon sushiya
se doit de connaître ses produits sur le bout des doigts, et doit être
capable de reconnaître un bon riz et de beaux poissons. Le travail en
amont de la préparation est encore le plus important. Distinguer si le
poisson est bien frais, gras ou non, savoir le manipuler, l'apprêter de
la meilleur façon. Enfin, il est indispensable qu'il tienne compte de
la saisonnalité des produits qu'il utilise.
On dit que dix années de pratique
sont nécessaires pour maîtriser l'art du sushis ? Combien de temps vous
a-t-il fallu personnellement ?
Disons qu'avant d'arriver à
parfaitement maîtriser la réalisation des sushis, il faut un certain
temps. Dix années ne me semblent pas de trop si l'on souhaite être
vraiment incollable et considéré comme un vrai spécialiste. Maintenant,
ça peut vous paraître beaucoup, mais demandez à Joël Robuchon combien
de temps il lui a fallu pour devenir un grand chef. Au moins 10 ans,
c'est sûr.
Quels sont, selon vous, les indispensables de la préparation des sushis ?
Il est très important de bien préparer le poisson. Il doit être très
bien écaillé, décortiqué, ses filets parfaitement levés. De même, le
riz doit être parfaitement cuit, ni trop mou, ni trop dur. La cuisson
du riz est une étape difficile et déterminante, d'autant que le
résultat, même pour des professionnels, n'est pas tous les jours le
même. Deux raisons à cela : tout d'abord, la qualité du riz en
lui-même. Il se trouve que le riz que nous utilisons au restaurant
vient d'Espagne. Du coup, en été il a parfois tendance à être trop sec,
et il est un peu moins bon que pendant le reste de l'année. Puis vient
la proportion de vinaigre à utiliser par rapport au riz. Vu que le riz
ne donne pas toujours le même résultat, on doit jongler avec la
quantité de vinaigre, c'est une constante adaptation. Sans compter que
nous utilisons du vinaigre maison, lui aussi susceptible d'évoluer...
Trouvez-vous tous les produits dont vous avez besoin sur le sol français ?
Quasiment tout oui. C'était plus difficile avant. Cela n'empêche pas
que l'on réadapte certains produits, comme le gingembre que nous
faisons mariner nous-même dans une préparation maison.
Quel est votre sushi préféré ?
J'aime tout ce qui est bon, donc mes sushis préférés sont ceux qui sont
bien faits. Mais s'il faut en citer un, je dirais les sushis au thon.
Et celui que vous réussissez le mieux ?
Ça dépend des jours et de la qualité des produits que j'utilise sur le
moment. Je me cantonne aux sushis traditionnels. Je n'aime d'ailleurs
pas beaucoup tous ces nouveaux sushis, les californiens. Je n'en ai
jamais mangé de bons.
Dans quelles circonstances avez-vous décidé de venir en France ?
En 1978, le propriétaire de l'hôtel Nikko à Paris est venu au Japon afin de recruter un chef pour son restaurant, Le Benkay.
En acceptant le poste, j'ai naturellement décidé de venir habiter à
Paris. Après une année et demi, je suis reparti à Kyoto avant de
revenir définitivement en France en 1984 pour lancer mon propre
restaurant. J'en ai ensuite ouvert un second en 1993.
Que pensez-vous de l'engouement de la France pour la cuisine japonaise, et notamment pour les sushis ?
Il y a dix ans, c'était beaucoup
plus calme. Les restaurants japonais étaient relativement rares en
France. Mais depuis cinq ou six ans, on assiste à une véritable
explosion des restaurants japonais.
A quoi est-ce dû selon vous ?
Je pense qu'il y a plusieurs raisons. Beaucoup d'hommes d'affaires
ou d'artistes de passage aux Etats-Unis, où les restaurants japonais
existent depuis longtemps, ont rapporté cette mode en Europe. Enfin,
les Français font de plus en plus attention à ce qu'ils mangent et tout
le monde sait que la cuisine japonaise est réputée pour être très
saine. Ils se sont donc logiquement tournés vers les sushis et la
gastronomie nippone.
Comment réagissent les clients français à la cuisine japonaise ?
Plutôt bien. Nous avons de plus en plus d'amateurs qui passent au
restaurant. Beaucoup d'habitués aussi, surtout dans le cadre de repas
d'affaires. La seule chose que je puisse leur reprocher, c'est que bien
souvent ils ne connaissent que les sushis dans la cuisine japonaise, or
c'est bien plus que ça. C'est une cuisine très variée et très riche.
J'essaie de leur faire goûter de nouvelles saveurs, de nouveaux plats,
et généralement ils réagissent bien.
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| Interview | |
Certains craignent de manger du poisson cru, que leur diriez-vous pour les rassurez et les amener à se laisser tenter ?
Rien de spécial. Si une personne n'a pas envie de manger quelque
chose, je refuse de la forcer. Ça doit venir tout seul. Si on oblige
quelqu'un à manger quelque chose qui ne le tente pas, il ne
l'appréciera pas. En revanche, j'essaie de m'adapter à ses goûts, à ce
qu'il aime. S'il n'aime pas le poisson cru, je vais lui proposer
différentes préparations avec des aliments qu'il apprécie.
Et question hygiène alimentaire, est-ce sans risque de manger du poisson cru ?
Tout à fait. A titre personnel, je suis intransigeant avec la
qualité de mes produits. Je vérifie moi-même la fraîcheur de chaque
poisson, c'est essentiel. Le problème, c'est que tous les restaurateurs
ne sont pas tous fiables malheureusement. Beaucoup ne sont pas tenus
par de vrais spécialistes.
Et que pensez-vous de la cuisine française ?
Je trouve la gastronomie française
délicieuse, c'est vraiment le top en matière d'art culinaire. A vrai
dire, j'aime tout dans cette cuisine, sauf peut-être les abats et la
cervelle que j'ai encore du mal à apprécier (rires).
Propos recueillis par David Alexandre
Restaurant
Kinugawa (I)
4 rue Saint Philippe du roule, 75008 Paris
Tél : 01 45 63 08 07
Fermé le dimanche
Restaurant
Kinugawa (II)
9 rue Mont Thabor, 75001 Paris
Tél : 01 42 60 65 07
Fermé le dimanche
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